« Le cinquième pouvoir » : quand Hollywood s’empare de WikiLeaks

Films / Publié le 22 février 2026 par Charles-Henry
Temps de lecture : 8 minutes
censure wikileaks

Trop long à lire

Le cinquième pouvoir (The Fifth Estate, 2013) explore la montée de WikiLeaks et les implications de la transparence informationnelle à l’ère numérique. Réalisé par Bill Condon et interprété notamment par Benedict Cumberbatch (Julian Assange) et Daniel Brühl (Daniel Domscheit-Berg), le film combine performances intenses, enjeux politiques et narration factuelle. Il s’efforce de rendre intelligibles des révélations complexes tout en narrativisant l’ascension et les tensions internes du collectif. Si sa mise en scène traditionnelle et ses passages didactiques limitent parfois son impact dramatique, l’œuvre demeure une réflexion nécessaire sur la liberté d’information et le rôle des médias au XXIᵉ siècle.

Un projet cinématographique audacieux dans un monde en quête de transparence

Sorti en France le 30 octobre 2013, Le cinquième pouvoir (The Fifth Estate) ambitionne de porter à l’écran l’histoire controversée de WikiLeaks, le collectif de lanceurs d’alerte à l’origine de révélations explosives sur les secrets d’État au début des années 2010. Réalisé par **** (connu pour Dreamgirls ou La Belle et la Bête), le film s’inspire notamment des livres Inside WikiLeaks de Daniel Domscheit-Berg et WikiLeaks: Inside Julian Assange’s War on Secrecy de David Leigh et Luke Harding.

Produit par DreamWorks et distribué par Touchstone Pictures, ce drame biographique politique de 128 minutes cherche à saisir la genèse d’un phénomène qui a profondément bousculé l’ordre médiatique mondial. Porté par une distribution internationale de haut vol — avec **** dans le rôle de Julian Assange et **** incarnant Daniel Domscheit-Berg — le film oscille entre thriller et chronique journalistique. La question qui domine : Hollywood peut-il réellement capturer la complexité d’une révolution numérique sans la simplifier ?

WikiLeaks sur grand écran : un récit inspiré de faits, pas un documentaire

ABill Condonième pouvoir* dans son contexte : il ne s’agit pas d’un documentaire. Le scénario — écrit par Josh Singer — s’appuie sur des sources documentaires rigoureBenedict Cumberbatchks publie des milliers de documents Daniel Brühltaillant l’engagement en Irak et en AfghaniLaura LinneydéStanley TuccilmAnthony Mackieatique, il opère aussi des choix narratifs pour mieux faire exister la relation entre Julian Assange et Daniel Domscheit-Berg, figure clé de l’organisation. En ce sens, le film s’inscrit moins dans une démarche historique pure que dans une narration factuelle reconfigurée pour l’écran.

Julian Assange : l’énigme humaine au centre du film

Cruciale dans toute lecture du film, la figure de Julian Assange devient ici un personnage de cinéma presque shakespearien. Interprété par Benedict Cumberbatch, il est présenté comme un hacker génial, passionné par la transparence et hanté par l’idée de rendre public ce qui doit l’être. Cumberbatch incarne Assange avec un mélange d’intelligence froide, d’obsession morale et de charisme ambigu ; sa performance est souvent saluée pour sa nuance et sa capacité à incarner un antagonisme qui n’en est pas vraiment un.

Pourtant, l’une des limites du film est sa propension à confiner Assange dans une figure presque mythique, laissant parfois de côté les contradictions humaines de cet homme réel. Là où le biopic aurait pu scruter la zone grise de sa personnalité, le récit hollywoodien tend à polir les arêtes, transformant le lanceur d’alerte en héros tragique tout en évitant les éléments les plus controversés de sa biographie.

Daniel Domscheit-Berg : contrepoint essentiel ou personnage sous-exploité ?

Aux côtés d’Assange, Daniel Brühl incarne Daniel Domscheit-Berg, l’un des premiers proches collaborateurs d’Assange au sein de WikiLeaks. Le film met en scène la dynamique complexe de leur relation : admiration mutuelle, conflits idéologiques et rupture inévitable.

Brühl livre une performance convaincante, mais l’écriture du personnage peine parfois à dépasser le rôle de contrepoids narratif face à Assange. La relation entre les deux hommes — pourtant cruciale pour comprendre les déchirements internes de WikiLeaks — reste souvent esquissée plutôt qu’explorée en profondeur. Ce manque de densité narrative compte parmi les rares fragilités du scénario.

Capturer un phénomène numérique : la mise en scène de Bill Condon

La réalisation de Bill Condon s’inscrit dans une tradition hollywoodienne de biographie politique. Le film adopte un style assez classique, favorisant la clarté dramatique sur l’expérimentation formelle. Les séquences de révélation de documents, les confrontations avec les médias et les scènes de hacking sont filmées avec une certaine efficacité, mais sans la tension cinétique que l’on pourrait attendre d’un thriller techno-politique.

Techniquement, la mise en scène reste fonctionnelle, privilégiant la lisibilité. La construction des dialogues et la progression narrative suivent des codes éprouvés, parfois au détriment d’une immersion radicale dans l’univers numérique complexe de WikiLeaks. Ce choix, s’il sert une accessibilité grand public, empêche parfois le film d’atteindre une vraie tension dramatique.

Performance d’ensemble : un casting au service d’un sujet lourd

Outre Cumberbatch et Brühl, la distribution réunit des forces solides : Laura Linney apporte une présence mesurée et ancrée en tant que productrice télévisuelle, Stanley Tucci joue le rôle du dirigeant sceptique d’une chaîne d’information, tandis que Anthony Mackie incarne un informaticien de WikiLeaks attachant.

Cette ensemble d’acteurs professionnels confère à l’ensemble une crédibilité non négligeable. Leur engagement

évite souvent que le film ne tombe dans la caricature, mais il ne suffit pas toujours à compenser les lacunes d’un scénario trop générationnel dans sa manière d’articuler enjeux éthiques et enjeux dramatiques.

Scénario et rythme : ambiguïtés dramatiques ou excès de pédagogie ?

Le scénario de Le cinquième pouvoir jongle avec deux lignes majeures : l’exposition des faits politiques et l’évolution psychologique des personnages. Cette double ambition est à la fois sa force et sa limite. D’un côté, l’approche pédagogique aide le spectateur non initié à comprendre les rouages de la surveillance mondiale et le rôle que joua WikiLeaks. De l’autre, l’accumulation de faits et d’explications écourte parfois le développement dramatique, réduisant certaines scènes à une simple mise en exposition.

Le rythme du film oscille ainsi entre séquences d’investigation intenses et passages explicatifs plus lents. Dans certains cas, le besoin de contextualiser surcharge la narration, au point d’atténuer l’impact émotionnel que l’on attend d’un récit biographique fort.

Esthétique et représentation de l’information : défis contemporains

Visuellement, le film séduit par sa capacité à rendre « tangible » ce qui est par nature immatériel : les réseaux numériques, les échanges de documents, les plateformes de fuite. La direction artistique n’est pas sensationnaliste, mais elle travaille efficacement les codes de l’esthétique informatique pour rendre plausible ce monde d’écrans, de serveurs et de flux de données.

Toutefois, la représentation de ces éléments parfois techniques demeure fidèle à une logique hollywoodienne : elle simplifie sans trahir totalement les concepts, mais elle n’explore pas les profondeurs visuelles proposées par certains thrillers techno-politiques contemporains.

Réception critique et débat autour du film

À sa sortie, Le cinquième pouvoir a reçu un accueil critique contrasté. Si la performance de Cumberbatch a été saluée, le film a été critiqué pour son incapacité à aller au-delà d’une construction dramatique classique. Sur les plateformes aggregatrices, ses scores oscillent entre appréciation tiède et critiques partagées.

D’un point de vue public, le film n’a pas généré de succès commercial majeur, ce qui reflète peut-être le défi posé par son sujet : comment captiver un large public avec une histoire aussi dense et politique ?

Thèmes et résonances : liberté d’expression et transparence à l’ère numérique

Malgré ses limites, Le cinquième pouvoir reste un film pertinent, notamment pour les thématiques qu’il aborde. À l’ère des réseaux sociaux, des manipulations informationnelles et des inquiétudes croissantes concernant la surveillance étatique, le film interroge le rôle du quatrième pouvoir — celui de la presse — et celui du nouveau cinquième pouvoir que représenterait la divulgation massive d’information.

La question centrale du film — jusqu’où peut-on aller pour diffuser la vérité ? — reste d’actualité, et constitue l’un de ses arguments les plus puissants.

Une œuvre ambitieuse, parfois trop didactique, mais essentielle

Le cinquième pouvoir n’est pas exempt de défauts. Sa mise en scène classique, son rythme parfois inégal et une tendance à privilégier l’explication sur l’émotion réduisent parfois son impact dramatique.

Pourtant, il mérite une attention sérieuse. Grâce à un casting remarquable, une intrigue ancrée dans l’histoire récente et une volonté de rendre intelligibles des enjeux complexes, le film réussit un pari difficile : rendre cinéma ce qui relève d’une révolution médiatique globale.

Verdict : une œuvre ambitieuse, imparfaite mais nécessaire, qui dépasse le simple biopic pour devenir un point de réflexion sur la liberté d’information au XXIᵉ siècle.

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En perpétuelle recherche de nouveautés culturelles en tout genre.

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